intelligence du vivant


A propos de l'intelligence du vivant et l'écologie profonde…
Réflexion de Gauthier Chapelle

Si je veux traduire là où j'en suis pour le moment, entre biomimétisme et écologie profonde, je peux vraiment m'appuyer sur les fameuses portes d'entrée au biomimétisme proposées par Biomimicry: innovation, ethos et re-connection.

innovation
Innovation parce que nous sommes tous à l'affut de nouvelles idées, que cela fait partie de ce qui nous caractérise en tant qu'espèce, ce gout de l'innovation. Et dans la période très spéciale que nous traversons (disons les derniers 150 ans, la fameuse dernière seconde de la Vie de la Terre ramenée à une année), aussi parce qu'innover en s'inspirant des autres espèces re-nourrit une part d'enfance en nous, et nous confirme que le gout et l'attirance que nous avions envers eux plus jeunes, c'était... du sérieux !

éthos
Ethos, pour l'apport que la plupart des biomiméticiens (mais pas nécessairement tous) souhaitent fournir au "développement durable". Vous savez comment nous le définissons dans notre écosystème: il ne s'agit pas de "polluer moins", ou de "réduire son empreinte écologique". Il s'agit "juste" de redevenir consciemment compatible avec la biosphère. Fastoche pour le concept. Ca veut dire d'abord de ne plus abimer (pas abimer moins !). Et puis de réparer au mieux ce qui a déjà été abimé (donc ne pas se contenter d'arrêter la casse), ce qui correspond à ce que Amory Lovins appelle la reconstitution du capital naturel, pour employer des mots que les économistes peuvent entendre/comprendre.

principes du vivant
C'est ici que les "Principes du Vivant" entrent dans la danse, car ils décrivent/prescrivent ce que les espèces et écosystèmes ont patiemment mis au point pour prospérer et s'adapter. Ces espèces et écosystèmes qui ont émergé sur Terre, y ont vécu et ont disparu en une longue succession ininterrompue, et dont nous, soit toutes les espèces actuelles, sommes les descendants. Derniers rejetons de la grande famille du vivant, encore adolescents foufous assumant mal leurs ancêtres; mais nous préparant, avec la maturité de l’âge adulte qui se pointe doucement (un peu trop doucement !), à l'idée de devenir ancêtres à notre tour.

reconnection
Reconnection enfin, et c'est la que le croisement achève de se faire avec l'écologie profonde. Reconnection parce qu'en travaillant/s'interrogeant sur notre compatibilité avec la biosphère, parce qu'en le faisant avec les lunettes des Principes du Vivant (émergeant de la biologie et de l'écologie scientifique), nous avons été conduits tout naturellement à faire nôtre le changement de perception proposé par Joanna Macy dans ses ateliers de "Travail qui relie", mêlant théorie des systèmes, physique quantique, théorie Gaia (appelée aussi géophysiologie pour les allergiques aux noms de dieux), bouddhisme et connaissances/appréhensions du monde des peuples-racines.

interdépendance radicale
Le plus fondamental de ce qui ressort de tout çà, c'est de ramener à sa conscience et sa lucidité l'interdépendance radicale de tout ce qui constitue le réel. Une notion qui passe facilement par le filtre intellectuel, qui n'est au départ pas très mystique, puisque cela fait déjà un moment que les sciences nous rappellent que nous sommes tous un flux permanent de matière, d'énergie et d'information. Nous les humains, mais aussi nous les vers de terre, nous les bactéries, nous les séquoias, nous les rivières et les rochers, en fait tout ce qui emprunte/immobilise pour un temps plus ou moins long une petite partie des innombrables atomes à disposition, cette fameuse poussière d'étoiles chantée par Hubert Reeves.

petit corps, grand corps
Et puisque pas un seul de mes atomes à la naissance ne me constitue encore aujourd'hui, puisqu'ils sont tous retournés "s'incarner" ailleurs, puisque ceux qui m'habitent aujourd'hui viennent d'autres "êtres" (montagnes et océans compris), où s'arrête donc mon "je" ? En écologie profonde, nous parlons souvent de notre petit corps, partie du Grand Corps de la Terre (et qu'il n'est pas interdit de percevoir lui-même comme un petit corps au sein du grand corps du cosmos).

émotions
Voila déjà des concepts qui donnent le vertige... et plus encore quand au-delà de l'intellect, on commence à les descendre, puis à les vivre dans ses émotions, dans son corps et dans son âme. Et c'est la suite de ce que proposent l'écologie profonde et les ateliers de Joanna Macy, à savoir vivre cette compréhension, cette conscience de l'interdépendance radicale de toutes choses. La vivre, l'expérimenter, la sentir en soi. Remettre en résonnance notre intellect, nos émotions, nos sensations du corps, nos principes de vie, les sortir des boîtes dans lesquelles nous les avons coincés, les expérimenter ensemble. Cela signifie aussi de ne pas avoir peur des émotions dites négatives, mais de les gouter, de les accepter comme faisant partie de notre monde, et surtout de comprendre qu'elles nous relient au reste du monde, qu'elles sont le signe de cette interdépendance.

sortir de notre pseudo-isolement
Car sans elle, pourquoi les chagrins d'amour ? Pourquoi la douleur d'apprendre la disparition d'une forêt tropicale, ou d'un village syrien ? Les revivre en soi, ces émotions plus lourdes qui nous lient aux autres, mais aussi les revivre en les partageant, sortir de notre pseudo isolement, puisque par définition elles résonneront chez d'autres. Et à partir de ce partage, ressentir encore une fois cette interdépendance, et s'appuyer dessus pour nous remettre en marche vers ce qui nous motive réellement, au service du vivant en nous et autour de nous.

cercles agrandissants
Car ce voyage suit lui aussi un des principes du vivant, "building from the bottom up"... Il part de chacun, de notre petit corps, de faire la paix en nous-mêmes, de sentir tout ce qui nous constitue. Il déborde ensuite très vite sur notre famille la plus proche, à savoir tous les humains qui nous entourent et vivent au sein de Gaia. Puis de là, il nous est possible de sentir l'élargissement de la famille à toutes les autres espèces. John Seed, défenseur des forêts australiennes: "Ce n'est pas nous qui défendons les forêts, ce sont les forêts qui se défendent à travers nous". Et d'étendre enfin cette perception du "We are all kin" aux grands fleuves, aux falaises et aux grottes secrètes, tous incarnations des poussières d'étoiles. C'est ce que Joanna appelle les "Widening circles"...

* * *

un petit bijou de Gary Snyder,
poète et adepte de l'écologie profonde

Pour les enfants

Les collines escarpées, les pentes

des statistiques

sont là devant nous.

Montée abrupte

de tout, qui s’élève,

s’élève, alors que tous

nous nous enfonçons.

On dit

qu’au siècle prochain

ou encore à celui d’après

il y aura des vallées, des pâturages

où nous pourrons nous rassembler en paix

si on y arrive.

Pour franchir ces crêtes futures

un mot à vous,

à vous et vos enfants :

restez ensemble,

apprenez les fleurs

allez léger

Gary Snyder

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Voici un petit vidéo avec Gauthier Chapelle, où il explique notamment sa découverte du biomimétisme, qui s'inspire de l'intelligence du vivant.