naissance de Re-Conectando - mandat de la Commission de la Verdad

Une nouvelle aventure commence en Colombie, au service de la paix et de la reconnexion avec la Terre

Petite introduction
La Colombie, immergée depuis 53 ans dans la guerre civile faisant plus de 8 millions de victimes et maintenant en route vers la vérité et la paix, espérons-le.... a une place toute particulière dans mon cœur. Cette histoire commence en 2002 et est notamment marquée par mon engagement au service des brigades de paix. Pendant un an j'accompagne une communauté de paix afrocolombienne à Cacarica, dans le Chocó, région de méga biodiversité mais aussi le lieu de toutes les convoitises pour ses ressources naturelles abondantes. L’expérience inoubliable à Cacarica me fera vivre en chair et en os le véritable sens des mots courage et détermination. Mon admiration pour l'immense résilience des communautés et des activistes de ce pays ne cesse de s'approfondir lors de mes nombreux voyages au cours des années qui suivent. Ce n’est donc pas étonnant que, depuis ma rencontre avec le Travail qui Relie (TQR) développé par Joanna Macy, je rêvais de pouvoir l’offrir un jour en Colombie.
 
Vous savez peut-être que j’ai pu réaliser ce rêve (et sinon voici deux articles qui vous racontent une partie de mes aventures: Semer en terres fertiles: l’écologie profonde en Colombie (2014) et Seeding the Work that Reconnects in times of war and peace (2015)). Le pays est maintenant engagé dans un processus de paix très fragile et audacieux depuis novembre 2016, date de la signature des accords de paix avec la guérilla de la FARC.

Début 2018 j’aurai offert déjà 13 ateliers de “Ecología profunda y Construcción de Paz” avec un nombre croissant de co-facilitateurs colombiens. Il est important de noter que grâce au soutien de Terr'Eveille, l'asbl belge Biloba, et de CAFOD, une ONG britannique, nous avons pu offrir dès nos premiers ateliers des bourses à des personnes si souvent exclues en Colombie: des victimes et des réfugiés internes, des indigènes et des afro, des défenseurs des droits humains et de la Terre, des leaders culturels et des acteurs du changement, etc. Pouvoir enfin s'écouter depuis des realités aussi divergeantes est un des paris majeurs de nos ateliers: de nouvelles solidarités et aimitiés assez improbables ont vu le jour grâce à ces rencontres.


Processus de paix et Commission de la Vérité
La Colombie est à un tournant de son histoire, car elle a lancé un processus de paix à la suite des accords de paix avec la guérilla des FARC en 2016. Bien que les accords aient été soumis à une pression énorme dès le départ et encore davantage maintenant que le candidat d'extrême droite Ivan Duque a été choisi comme nouveau président, de nombreux Colombiens estiment qu’ils doivent saisir cette occasion pour créer une culture de la paix et de la réconciliation. Une partie de ces efforts seront catalysés par la “Commission de la Vérité, le Vivre Ensemble et la Non Répétition” (la Commission de la Vérité), qui a été mise en place dans le cadre des accords de paix, inspirée de ce qui s’est fait par exemple en Afrique du Sud, Peru, Guatemala, mais ayant un mandat beaucoup plus long (3 ans) et important.

Le mandat de la Commission se résume en 3 grands défis éthiques:

1) La clarification de la vérité du conflit armé colombien.
 
2) La reconnaissance des victimes et des violations de leurs droits, la reconnaissance volontaire des responsabilités individuelles et collectives des violations; et la reconnaissance de la part de la société quant à ce qui s’est passé.
 
3) La promotion du vivre ensemble et du Buen Vivir dans les territoires et des contributions et des recommendations pour que le conflit armé ne se répète pas.
 

Focales transversales de la Commission:
Il y aura une attention transversale pour les peuples indigènes et afro; pour le genre (la violence contre les femmes et les “LGTBI”); pour l’aspect psychosocial des victimes et pour les facteurs culturels de résilience. Dans le mandat de la Commission on parle aussi - mais pas de façon très explicite - du “Buen Vivir” dans le passage sur la “Convivencia” (le vivre ensemble)- concept issu notamment de la cosmovision indigène et qui a retenu toute de suite notre intérêt particulier évidemment. Il nous parle du désir et de la nécessité de vivre en harmonie avec la Terre.
 
 
Il se fait que le père jésuite Francisco de Roux, ami de longue date, en est nommé le président. Il avait joué un rôle important dans les négociations de paix qui ont été menées pendant 5 ans à Cuba entre le gouvernement colombien et la guérilla des FARC, en y amenant 6 délégations de victimes afin qu’elles puissent témoigner de leur douleur devant les acteurs armés présents.

Ce qui est intéressant pour notre histoire, c’est que Francisco avait participé à l’un de nos premiers ateliers de TQR en 2014. Il en était si profondément touché qu’il a proposé d’en accompagner quelques-uns - un cadeau incroyable de ce travailleur pour la paix infatigable.

En découvrant les objectifs de la Commission, j’avais comme l’intuition que les ateliers de Travail qui Relie pourraient être adaptés aux besoins de son mandat, de sa mission quasi impossible. Je sentais un énorme potentiel dans cette reconnexion avec la Terre pour un rapprochement entre Colombiens de toutes les couches, couleurs, classes...et pour l'exploration de leurs vérités dans la profondeur et dans la compassion.

Ce qui me donnait la confiance pour en parler à l'équipe de la Commission, c’est qu'entre temps j’avais rencontré quelques Colombiens dans mes ateliers ayant une grande expérience dans le théâtre social et l'éducation pour la paix. L’intention de fond de notre proposition était d’inviter victimes, ex-combattants et autres responsables, leaders communautaires, activistes et entrepreneurs… toutes des personnes affectées par la guerre et “déshumanisées” d’une façon ou d’une autre - à revenir à leur matrice première, à parler de leurs blessures et à s’écouter, à apprendre à se faire confiance - peut-être pour la première fois - et de là imaginer ensemble un nouveau narratif pour leur pays.

L’idée est accueillie avec enthousiasme par la Commission, et des liens avec des bailleurs de fonds (des Nations Unis notamment) sont établis: le feu vert est donné pour concentrer toute notre énergie et créativité et de donner ainsi naissance à «Re-Conectando: Laboratoires de Vérité et de Réconciliation dans le ventre de la Mère Terre» au cours de 2018.

En résumé il s’agira d’organiser pendant les 3 ans de mandat de la Commission (2019-2021) des ateliers dans des endroits naturels dans toutes les régions où la Commission va travailler, en offrant une traversée de la spirale du TQR, renforcée par les apports du théâtre social et de rituels de guérison dans la nature - et sans doute par encore plein d'autres méthodologies ancrées dans la sagesse du vivant.
 
Nous prévoyons d'accueillir 20 personnes par atelier par région, avec un double objectif:
1) préparer “la terre intérieure” de ces personnes pour être des témoins plus conscients et reconnectés lors des Rencontres de la Vérité devant être organisées par la Commission, et préparer ainsi en même temps la région pour le mandat de la Commission;

2) identifier des participants qui pourraient être porteurs d’initiatives de vérité et de réconciliation (et du “Buen Vivir”) dans leur territoire. Nous leur proposerons des ateliers de suivi dans leur communauté locale (en nous appuyant sur tout type de méthodologie) afin qu'ils puissent devenir des "ambassadeurs" du mandat de la Commission. Nous prévoyons aussi une formation de formateurs de Reconectando (des anciens participants en qui on voit un potentiel et un leadership au service de la paix remarquables), pour que cette expérience puisse générer des bourgeons ailleurs.

Une autre dimension de Reconectando concerne la communication: nous voulons faire connaître l’histoire de ce qui se passera lors de nos ateliers, tant en Colombie qu’ailleurs! Nous allons donc réaliser des vidéoclips, des programmes radiophoniques et essayer de faire passer le message dans les réseaux sociaux, pour dire «Ca y est, cela se passe: la réconciliation est possible». Si vous aimez le TQR comme moi, vous savez que cette réconciliation va bien au-delà du royaume des êtres humains. Nous espérons inviter nos participants traumatisés et déshumanisés à se réconcilier non seulement entre eux, mais aussi avec notre Mère-Terre. La Colombie a encore beaucoup à offrir avec ses étonnants trésors naturels, culturels et spirituels et nous aimerions aider à les protéger contre la convoitise humaine en ouvrant des chemins vers la conscience et la reconnexion avec une vie en harmonie avec Gaia.
 
Et last but not least, nous apporterons des éléments de vérité - recueillis lors de nos ateliers - comme source d’analyse pour la Commission, qui va essayer de définir les “schémas et structures” de la culture colombienne qui ont donné lieu à une telle barbarie - mais aussi les éléments de résilience qui ont permis de résister à la violence et de prendre soin de la vie et de la terre.
 
Il est heureux de constater que pas moins que 175 initiatives de la société civile accompagnent la Commission, mais il nous semble que nous sommes la seule qui inclut clairement cette dimension de notre lien à la Terre. Notre approche a été nommée "écopsychosociale”, là où d’habitude l’accompagnement des victimes et autres, se fait en mode “psychosocial” (c’est à dire que la relation à la terre n’est pas prise en considération, ou certainement pas à un niveau spirituel ou émotionnel). Ce sera aussi la première fois - à ma connaissance - que le Travail qui Relie et une vision non-anthropocentrique de l’accompagnement de victimes et responsables de la guerre est proposé à un niveau institutionnel et - si tout va bien - financé par un donateur des Nations Unies (la OIM, Organisation Internationale des Migrations).

Les premiers ateliers "laboratoires" , menés en automne 2018, ont déjà confirmé notre intuition qu’un retour à la Terre et “l’inclusion de la Terre” comme autre victime du conflit constituent une dimension essentielle dans cette recherche de guérison, de réconciliation et de création d’un nouvel imaginaire pour le pays.

6 Millions de Colombiens ont été déplacés de leurs terres, et beaucoup d’entre eux étaient paysans, afrocolombiens, indigènes....la perte de lien avec leur terre est une source de douleur profonde. Aujourd’hui un processus de restitution de terres est en cours, mais c’est un processus encore très fragile et plein d’embûches. Pouvoir nommer cette douleur et redonner un sens à ce lien avec la Terre aide à se mettre debout et à prendre soin au mieux de ce qui leur est offert aujourd’hui. Pour les indigènes dans nos cercles, l’expérience de notre laboratoire est une confirmation de leur sagesse, et une façon d’honorer leur cosmovision si violemment réprimée. Et pour les chrétiens (qui constituent quand-même encore la grande majorité en Colombie), cela semble couler de source de retrouver le lien avec le sacré de la Création, de notre Maison commune...Le livre “Laudato Si” du Pape François a certainement aidé à conscientiser autour des enjeux de la terre et de l’humanité aujourd’hui.
 
Contexte de paix fragile
Le projet va se réaliser dans un contexte sociopolitique extrêmement complexe, voir chaotique.
Il y a une recrudescence de la violence,
notamment à cause du vide créé par la démobilisation de la guérilla, la résurgence des paramilitaires et/ou dissidents de la guérrilla, les intérêts du trafic de drogues et la pression sur les ressources naturelles encore assez abondantes en Colombie (elle détient à elle seule 10% de la biodiversité dans le monde!)... et le manque de volonté politique pour arrêter cette violence! Tous les trois jours on assassine un des leaders sociaux et défenseurs des droits humains ou de la Terre - parmi eux beaucoup de femmes. Le pays est confronté aux terribles divisions et sentiments de vengeance et nombreux sont ceux qui rejettent les accords de paix, anesthésiés, indifférents du sort des victimes ou préoccupés de devoir admettre leurs responsabilités. Un nouveau Président de la République a été élu en mai 2018, Ivan Duque, candidat d’(extrême) droite et le protégé d’Alvaro Uribe qui a été président pendant 10 ans et est une figure très controversée, pour dire le moindre. Le nouveau gouvernement n'est pas nécessairement un ami des accords de paix conclus avec le président antérieur, beaucoup plus modéré, Juan Manual Santos (prix Nobel de la Paix). Il y a beaucoup de forces qui essaient de battre en brèche les accords - l'accompagnement et la pression de la communauté internationale fort impliquée dans la construction de ces accords, seront essentielles pour pouvoir respecter les mécanismes mis en place.

Pour conclure, ce qui est important, c’est que la Commission de la Vérité est autonome, ne dépend pas du gouvernement et fera tout son possible pour générer un mouvement qui puisse unir au lieu de diviser, qui puisse enthousiasmer les Colombiens à reconstruire leur pays après tant de décennies de violence et de destruction.

Notre équipe de #Re-Conectando est aussi très motivée et déterminée à soutenir ce mouvement de retour vers la source de la Vie - et mettrons en tout cas toute notre énergie, créativité et amour au service de cette magnifique aventure.
 

Voici notre site web de Re-Conectando. Et notre page FACEBOOK.

Si vous voulez nous soutenir, vous pouvez toujours faire un don au
compte de Terr'Eveille,
BE31 5230 8046 9255
en mentionnant DON COLOMBIE et votre nom.


Muchas gracias en nombre de l@s Colombian@s
en camino hacia la paz, con su Tierra, con su gente...